Toujours debout

Recits ecrits la nuit.

Pour le frisson que tu procures

La température était douce et agréable, le soleil rayonnait, mais n’éblouissait pas les gens qui marchaient sur la grande place, au contraire, il se reflétait sur leurs visages souriants. Ray s’était installé sur un banc au coin de la rue et admirait le spectacle. Tout le monde était, ou tout du moins semblait heureux. N’est-ce pas extraordinaire, l’effet que le soleil peut avoir sur les humains ? 

Cela faisait maintenant presque trente ans, que les citoyens de New York n’avaient pas connu le froid. Et pour le commun des mortels cela se faisait ressentir de la façon la plus simple qui soit : le bonheur. Un bonheur pur, simple, continu et unanime qui fut le résultat de moult débats, plus ou moins chaotiques. D’un coté il y avait ceux qui voulait que la chaleur de l’été et la douceur du printemps soit omniprésente à big apple, de l’autre, il y avait les pro-hivers, qui ont essayé de défendre corps et âmes l’image d’un Central Park sous la neige. Mais finalement l’été avait gagné, l’hiver sans était allé, et tout le monde avait convenu que la neige représentait une période éphémère que les Hommes ont tant cherché à dominer. Le froid ne répondait plus aux idéaux modernes, aux intérêts économiques des grandes firmes et à la conception de bien être des New-Yorkais

De toute façon toutes les discordes se sont très vite éteintes lorsqu’ils ont vu tous les effets bénéfiques provoqués par un climat contrôlé.

Le système n’était pas très compliqué à mettre en place, et permettait de contrôler complètement la température, afin qu’elle soit la plus douce, et que le ciel soit le plus ensoleillé possible. Mais qui aurait pu penser que l’Homme, qui lutta pendant près d’un siècle pour réduire le réchauffement climatique et alla même jusqu’à faire la guerre aux grands pollueurs, finisse par intervenir directement sur la couche d’ozone pour pouvoir contrôler la température et réchauffer la ville qui est l’une des plus grande source d’inspiration pour le reste du monde.

Bien sur New York, se voulait avant-gardiste, et savait très bien que toutes les régions du globe les unes après les autres allaient accepter et mettre au point un projet similaire.

Au début bien sur, les autres pays, se sont bien gardés d’émettre des commentaires, puis on entendit toujours les mêmes protestations. New York et ses dirigeants étaient accusés de jouer à Dieu et d’exporter leur système de contrôle de température a travers le monde pour augmenter la croissance américaine et le monopole de celle-ci sur le monde entier. Un vent de guerre froide planait sur notre planète, mais c’était cette fois la chaleur qui en était l’enjeu. Très vite les médias parlèrent de guerre chaude.

Les années passèrent, et toutes les grandes métropoles furent finalement équipés du système Weather plus qui semblait-il ne faisait que des heureux, contrairement à ce que pensait les opposants au projet d’origine.

En voyant les gens se balader, Ray fixait leur visage, leur sourire, leurs yeux pétillants. Il n’arrivait pas a comprendre comment le froid, la pluie, l’écoulement normal des saisons, ne pouvait pas leur manquer. C’était une pensée récurrente chez lui, chaque année il se posait cette même question. Il avait essayé d’en parler à ses amis, il était même aller jusqu’à consulter un parapsychologue pour en discuter, mais personne ne le comprenais, personne n’arrivait à concevoir l’idée d’avoir envie d’avoir froid.

Comment les gens peuvent-ils se contenter de cette uniformisation des saisons, comment ne peuvent-ils pas vouloir le changement, la diversité ?

Dans sa chambre rose, une petite fille, assise devant son bureau lisait son cahier. La jeune fille appela sa mère, qui arriva de suite. Celle-ci fixa sa fille un petit instant, elle était si jeune, si fine, elle semblait fragile et forte à la fois. Elle ne voulait pas que cette pureté, cette naïveté qui faisait tout son charme ne s’envole avec le temps.

Comment cesser de l’observer et de vouloir la protéger, alors qu’elle se faisait plus belle et intelligente chaque jour. 

« Maman, je peux te réciter mon poème, c’est pour l’école, s’il te plaît. » Ses paroles douces et tendres ramenèrent la jeune mère à la réalité et lui firent esquisser un sourire de bonheur. Celle-ci dit alors d’une voie très calme : « Vas y mon ange, je t’écoute. » Elle prit la feuille que lui tendait sa fille, et s’assit sur son lit. Puis de sa voix angélique, la petite fille récita : 

 

Les saisons passent, mais ne se ressemblent pas, 

Qui aurait cru voir tomber si vite, les feuilles de l’automne,

Alors que déjà, l’hiver pouvait se faire ressentir ici bas.

Et ce fut le printemps, puis l’été qui s’abattirent sur nous comme des colonnes.

Mais le bonheur ne peux être complet

Que lorsque la chair, ressent la morsure du froid de l’hiver.

Et lors du printemps la caresse les pétales qui volent dans les airs.

Laisse la place a la chaleur de l’été qui échaude les amants dans leurs nids douillets. 

Mais si l’hiver est la plus belle des saisons,

Ce n’est pas pour sa fraîcheur, ni pour ses couleurs. 

Mais c’est pour ses singularités qui font,

Que les gens ouvrent réellement leur cœur.

 

Elle s’arrêta. Sa mère la félicita en la serrant dans ses bras puis elle se mit à la regarder, encore une fois, et ne pu s’empêcher d’avoir ce sentiment d’admiration. Elle ne désirait plus personne si ce n’est sa Marion. Voyant que sa mère la dévisageait depuis quelques minutes Marion dit :

« Maman, Maman, ça va ? » Puis délicatement, elle se rapprocha de sa mère et lui embrassa le front. « Qu’est qu’il y a maman ? C’était pas bien, j’ai fait des fautes ?

— Non, au contraire mon cœur c’était parfait. J’étais comment dire…

— Est-ce que plus tard on aura toujours froid ? J’aime pas le froid ! Je veux plus mettre de manteau et sortir dehors quand il y a du vent.

— Mais mon cœur, pourtant ce poème, raconte combien on se sent mieux lorsqu’il fait froid.

Hein ?  

— Je vais t’expliquer ma chérie. Tu vois, les autres saisons tel que l’été ou le printemps, sont certes agréables, douces et chaudes, mais ce que veut dire l’auteur de ton poème, c’est que ce froid, caractéristique de l’hiver, permet au gens de se rapprocher, de se serrer les uns contre les autres et de montrer ce qu’ils ressentent réellement. 

Vraiment ? » 

Elle aurait aimé lui expliquer tant de choses, sur le cœur des Hommes et la vie, mais c’était une femme patiente et elle savait que dans quelques mois seulement elle s’étonnerait déjà, de voir sa fille si grande.

Néanmoins en sortant de la chambre, traversant le long couloir, elle ne put s’empêcher de réfléchir sur ce sujet. Tout se mélangeait dans sa tête. Avec tout le tapage que l’on faisait sur le réchauffement de notre planète… Se pourrait-il qu’un jour il fasse si chaud ? Les gens continueraient-ils de montrer ce qu’ils ressentent au fond d’eux-même ?

 

Ray rentra chez lui. Il posa sa main sur l’ascenseur de son immeuble qui l’emmena directement au 37e étage. Dans son appartement il se sentait comme dans un cocon. La climatisation régulait la température de tout l’immeuble mais il n’était pas possible de la baisser à moins de 18 degrés celcius, restriction de l’Etat oblige.

Une fois assis sur son canapé, il recommençait a penser a cette idée. Cela le poursuivait, le hantait, et si j’ai envie d’avoir froid ? Mais, ici bas, tout était chauffé, de la piscine municipale à l’eau qui coulait dans les robinets. Il ne cessait de se répéter qu’il se faisait du mal inutilement mais après tout il éprouvait juste le désir de se souvenir, de sentir quelque chose de différent, comme ce qu’il ressentait lorsqu’il était un enfant. 

Malheureusement pour lui, il avait oublié voilà tout. Il ne savait plus, comme la plupart des habitants de la grosse pomme ce que c’était d’avoir froid. Ce n’était peut être pas grave mais maintenant qu’il en avait conscience il le vivait comme un déséquilibre. Il avait l’impression qu’on lui avait amputer un sens. 

Le lendemain il se leva pour aller travailler. Il avait déjà presque oublié toutes les idées sombres qu’il avait ressassé la veille. Le pouvoir de la télévision certainement.

La musique qui l’accompagnait cette mâtinée-là était douce, et fragile, tout comme lui.

Dans l’ascenseur qui l’amenait à son bureau, Ray croisa une charmante femme, aux cheveux noirs, assez grande, vêtue d’un tailleur sombre et parfaitement coupé. Elle avait des yeux pétillants et un regard dont il savait pertinemment qu’il ne sortirait pas de son esprit. C’était un regard qu’on ne pouvait travestir ou tromper. C’était la première fois qu’il l’a croisait alors qu’il travaillait ici depuis dix ans, autant dire que la chance arrive bien tôt ou tard. Cependant, il savait, une intuition peut être, qu’elle allait au dernier étage qui était peuplé par les pontes de la NASA.
Il tomba amoureux d’elle l’espace d’une seconde puis lorsque la porte coulissa, il dut retrouver son box, pour son habituel labeur d’ingénieur.

 

Elle se retrouva toute seule dans l’ascenseur. Elle avait trouvé le jeune homme plutôt à son goût. Mais aujourd’hui elle ne devait pas se laisser distraire. Elle avait un objectif et elle devait le remplir. La porte de l’ascenseur s’ouvrit à nouveau. C’était son étage, on ne pouvait pas le manquer car c’était belle et bien celui de la NASA. Ceux-ci n’avait toujours pas envoyé d’hommes sur mars, mais avait bel et bien réussit à coloniser les derniers étages de toutes les tours des Etats Unis. 

Cela faisait presque deux mois qu’elle travaillait pour eux, ici à New York. Elle avait déjà son propre bureau et sa secrétaire. En s’y rendant elle esquissa quelques sourires à ses collègues qui, le visage illuminé, la saluèrent.

« Bonjour Miss Everest, vous n’avez reçu aucun message. Je crois que le patron voudrait que vous finissiez au plus vite la compilation des données du nouveau satellite. 

— Bonjour Rachel. OK je pense que je lui apporterais ça ce soir, en attendant il faut que j’aille dans la salle des serveurs, j’ai des données à extraire, et j’ai l’impression que quelque unes de mes données ont été corrompues lors des dernières sauvegardes de mes postes ces derniers jours.

— Vous ne voulez pas laissez les techniciens s’en charger ? Cela ne présage rien de bons des données endommagées. 

— Non, ne vous inquiétez pas je suis sur que c’est trois fois rien, de toute façon je suis au moins aussi compétent qu’eux.

Elle traversa une nouvelle fois son étage, elle se rendit près de la salle aux murs transparents, elle posa la paume de sa main contre le réceptacle installé à côté de la porte. Après qu’elle se soit ouverte, Marie s’immisça au milieu de tous ces énormes ordinateurs. A peine quelques minutes passées dans cette ruche robotisée, que l’air s’y faisait déjà pesant. Comme partout en fait ! Elle savait que durant ces derniers mois elle avait fait le plus dur. Venait enfin le moment de la consécration.

Elle vérifia les données, celles-ci avaient bien été corrompues. Elle resta dans la salle a étudier les données et à travailler sur les serveurs pendant deux bonnes heures. A l’étage personne ne s’inquiétait, elle avait prit l’habitude de venir remplacer les techniciens de temps à autres.

 

Il était midi, Ray avait enfin le droit de sortir de sa prison. Il espérait croiser sa belle inconnue qu’il avait rencontrée plus tôt, mais il n’en fut rien. Il décida donc d’acheter un sandwich dans une boulangerie du coin, et de s’asseoir sur un banc, comme il avait en avait prit l’habitude.

On aurait pu dire qu’il profitait du beau temps, mais ce n’était plus le cas. Il prenait sa pose voilà tout. 

Les gens défilaient comme tous les jours, ils affichaient presque tous la même satisfaction. Alors qu’il était entrain de manger son sandwich, elle était là, assise a côté de lui. A peine eut-il le temps de s’en rendre compte, qu’elle lui glissa au creux de l’oreille :

« Vous n’êtes pas comme eux, je me retrouve en vous. Je ne sais pas qui vous êtes mais j’espère sincèrement que l’on se reverra.” Ses oreilles bourdonnaient, il était abasourdit, puis elle ajouta. « Admirez le spectacle. »

Elle s’en alla et traversa la place. Ne voulant pas que ce moment s’éteigne, Ray se leva. Il sentit soudainement quelque chose. Les manches de son t-shirt virevoltèrent, ses oreilles sifflèrent, le vent souffla et la brise vint caresser son corps. Il voyait les expressions des gens s’obscurcir, comme le ciel noircit avant l’orage.

Il ne savait plus ce que cela faisait d’avoir froid, mais a cet instant précis, il redécouvrit le bonheur que cette sensation procure. Il profita de ce moment le plus longtemps possible.

Il y éprouva tant de plaisir. Il était là, debout, immobile, et il faisait froid. Il savait que ce moment ne pouvait être qu’éphémère, c’est ce qui en faisait sa force, c’était la plus belle journée de sa vie.

 

Le lendemain, tous les journaux racontaient comment une vague de froid s’était abattue sur New York suite à un malheureux bug. Ce fut la dernière fois que les habitants de New York eurent froid. 

Un peu plus tard dans l’année une jeune femme brune du nom de Marie faisait la une des journaux, elle travaillait pour la NASA sous une fausse identité. Son véritable nom était Marion, c’était elle qui était à l’origine de cette vague de froid qui avait éveillé tant de sensations a travers la ville. Peut être avait elle réussi a sensibiliser de nombreuses personnes ce jour là.
Ray, lisant le journal, l’a reconnu immédiatement, il était vraiment tombé sous le charme de cette fille et il savait maintenant pourquoi il l’avait aimé au moment ou leurs regards s’étaient croisés. Elle lui avait tout d’abord donné un peu froid dans le dos. Mais finalement elle lui avait fait le plus grand bien qu’une femme ne lui ai jamais fait. Elle lui avait donné le plus grand des frissons.

 

T.R.

  1. toujoursdebout a publié ce billet